Par Fady Labib — 12 août 2026
Portrait : Ursula von der Leyen, de médecin gynécologue et mère au foyer à la femme la plus puissante d'Europe
Dans son bureau bruxellois siège une femme qui a passé quatorze années à naviguer entre quatre portefeuilles ministériels allemands aux natures radicalement différentes, avant de transformer une « impasse politique » en accession au poste exécutif le plus élevé du continent européen. Voici l'histoire d'Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, qui a su conjuguer bistouri de médecin, portefeuille ministériel et tribune de la présidence européenne, devenant la première femme à occuper cette fonction depuis la fondation de l'Union.
I. Enfance, jeunesse et origines familiales
Ursula Gertrud Albrecht est née le 8 octobre 1958 à Ixelles, dans la banlieue bruxelloise, de parents allemands. Elle grandit bilingue, entre allemand et français, avant que sa famille ne s'installe en Allemagne en 1971, lorsque son père s'engage pleinement en politique.
Son héritage politique familial n'a rien d'anecdotique : son père, Ernst Albrecht, fut l'un des tout premiers fonctionnaires européens nommés dès 1958, occupant le poste de directeur général de la Direction générale de la Concurrence à la Commission européenne entre 1967 et 1970, avant de devenir ministre-président de Basse-Saxe de 1976 à 1990. Grandir dans un foyer aussi profondément ancré dans les institutions européennes — un père qui œuvra au cœur de Bruxelles avant de diriger un Land allemand pendant quatorze ans — a offert très tôt à Ursula une compréhension intuitive des mécanismes du pouvoir européen et allemand, un capital qu'elle a manifestement su investir tout au long de sa carrière.
Sa jeunesse fut marquée par un épisode aussi bref qu'extraordinaire. En raison de l'engagement politique très en vue de son père, elle se retrouva menacée d'enlèvement par la Fraction armée rouge (RAF), qui ciblait alors les familles des personnalités politiques allemandes de premier plan. Elle fut envoyée à la London School of Economics sous un nom d'emprunt — « Rose Ladson » — et vécut plus d'un an sous la protection de Scotland Yard, avant de rentrer en Allemagne en 1979 et de poursuivre sa vie sous escorte sécuritaire pendant plusieurs années encore. Malgré ces circonstances exceptionnelles, elle évoque encore aujourd'hui cette période londonienne comme une période de liberté et de découverte de soi, plutôt que de peur ou de dissimulation.
II. Formation et études : de l'économie à la médecine
Sa trajectoire académique commence dans les pas de son père : elle étudie l'économie entre 1977 et 1980 aux universités de Göttingen et de Münster, ainsi qu'à la London School of Economics, sans jamais obtenir de diplôme dans cette discipline.
À son retour de Londres, elle opère un virage académique complet et s'inscrit en médecine à Hanovre, motivée par le désir — selon ses propres mots — que son travail entretienne « un rapport plus direct avec les êtres humains ». Elle réussit l'examen d'État de médecine en 1987 et obtient sa licence d'exercice. Elle travaille comme assistante médicale au service de gynécologie de l'École de médecine de Hanovre entre 1988 et 1992, avant de soutenir sa thèse de doctorat en 1991, obtenant le titre de docteure en médecine ; sa thèse portait sur « l'accouchement en bain d'eau chaude ».
III. Vie familiale : époux et sept enfants
Ursula Albrecht épouse le médecin Heiko von der Leyen en 1986. Le couple aura sept enfants entre 1987 et 1999. Elle interrompt sa formation médicale pratique après la naissance de ses jumeaux en 1994, pour se consacrer un temps à l'éducation de ses enfants.
L'épisode américain de sa vie fut déterminant dans la construction de sa personnalité professionnelle ultérieure : entre 1992 et 1996, la famille vécut à Stanford, en Californie, où son mari enseignait à l'université Stanford. Ursula met à profit cette période pour suivre des cours en tant qu'étudiante libre dans la même université, tout en travaillant à l'analyse de marché pour l'administration hospitalière de Stanford Health Services — une période officiellement décrite comme celle d'une « mère au foyer », mais qui ne fut en réalité jamais une rupture complète avec le travail intellectuel et professionnel, contrairement à ce que cette description abrégée pourrait suggérer.
De retour en Allemagne en 1997, elle entame un programme d'études supérieures achevé en 2001 par l'obtention d'un master en santé publique, puis travaille comme chercheuse assistante au département d'épidémiologie, de médecine sociale et de recherche sur les systèmes de santé de l'École de médecine de Hanovre — dernière étape avant son basculement complet vers l'action politique.
IV. Carrière politique : une ascension ministérielle continue sur 14 ans
Ursula rejoint le parti chrétien-démocrate (CDU) en 1990, à la suite de la défaite de son père face à Gerhard Schröder aux élections régionales de Basse-Saxe. Bien qu'elle n'entre véritablement en politique qu'à quarante-trois ans — un âge relativement tardif comparé aux trajectoires politiques classiques — sa progression ultérieure fut d'une rapidité remarquable :
- Députée au parlement régional de Basse-Saxe pour la circonscription de Lehrte, de mars 2003 à décembre 2005.
- Ministre régionale des Affaires sociales, de la Femme, de la Famille et de la Santé sous le gouvernement de Christian Wulff (2003–2005).
- Députée au Bundestag pour la Basse-Saxe, d'octobre 2009 à juillet 2019.
- Ministre fédérale de la Famille, des Personnes âgées, de la Femme et de la Jeunesse (2005–2009), dans le premier gouvernement d'Angela Merkel.
- Ministre fédérale du Travail et des Affaires sociales (2009–2013).
- Ministre fédérale de la Défense à partir de 2013, devenant la première femme à occuper ce poste dans l'histoire de l'Allemagne.
Cette progression continue à travers quatre portefeuilles ministériels fédéraux de natures radicalement différentes a fait d'elle la seule ministre restée sans interruption dans tous les gouvernements Merkel depuis 2005 — un fait que de nombreux analystes allemands considèrent comme la preuve d'une capacité rare de survie politique et d'adaptation, indépendamment du portefeuille confié.
Le poste de ministre de la Défense, s'il consolida son image de figure politique fédérale de premier plan, ne fut cependant pas exempt de controverses. La fin de son mandat fut marquée par des enquêtes parlementaires portant sur des soupçons d'irrégularités, voire de favoritisme, dans les procédures de passation de marchés du ministère, laissant penser à l'époque que sa trajectoire politique interne en Allemagne avait atteint une impasse. Paradoxalement, cette « impasse » constitua précisément le point de départ vers le plus haut poste européen qui lui était accessible.
V. L'Union européenne — Premier mandat (2019–2024)
Lors des négociations à huis clos entre dirigeants européens en juin 2019, les chefs d'État peinèrent à trouver un candidat de compromis acceptable à la fois par les blocs de centre-droit et de centre-gauche, après l'échec d'un sommet entier à trancher la question et l'écartement des trois principaux candidats en lice. Le président du Conseil européen, Donald Tusk, parvint alors à un accord global répartissant quatre postes clés entre personnalités d'Europe occidentale, la nomination de von der Leyen à la succession de Juncker à la présidence de la Commission constituant l'élément le plus surprenant de ce paquet.
Le soutien direct et décisif à sa candidature vint du président français Emmanuel Macron, qui voyait en elle une conservatrice aux positions modérées et flexibles, capable de rassurer l'aile gauche du Conseil européen. Le rôle de la chancelière Angela Merkel fut, lui, plus complexe qu'un simple « soutien direct » : elle avait initialement proposé un candidat social-démocrate à la présidence de la Commission, et le sacre de von der Leyen s'imposa comme solution de compromis au détriment de cette proposition initiale, suscitant la colère des partenaires sociaux-démocrates de Merkel au sein de la coalition gouvernementale allemande. Merkel n'en demeura pas moins la grande gagnante de cet accord, l'une de ses ministres les plus proches héritant du poste le plus important de Bruxelles — faisant de von der Leyen la première Allemande à occuper cette fonction depuis plus de 52 ans, elle qui fut un temps considérée comme « l'héritière présumée » de Merkel à la tête du parti, avant que la présidence du CDU ne revienne finalement à la protégée politique de Merkel, Annegret Kramp-Karrenbauer.
Le 16 juillet 2019, le Parlement européen approuva sa nomination à une faible majorité : 383 voix contre 327, dépassant de neuf voix seulement le seuil requis (374 voix) — un processus critiqué par beaucoup pour s'être déroulé à huis clos, sans campagne électorale publique à l'inverse des « Spitzenkandidaten » traditionnels. Elle prit officiellement ses fonctions le 1er novembre 2019, devenant la première femme de l'histoire de l'Union européenne à présider la Commission.
Ursula von der Leyen dirigea la Commission à travers la pandémie de Covid-19 et le début de l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine. Parmi les principales réalisations de son premier mandat : le Pacte vert européen (European Green Deal), le fonds de relance post-Covid, la loi européenne sur l'intelligence artificielle (AI Act), et une réforme globale des politiques migratoires et d'asile de l'Union.
VI. L'Union européenne — Second mandat (depuis 2024)
La différence fondamentale entre ses deux candidatures mérite d'être soulignée : en mars 2024, le Parti populaire européen (PPE) — première force politique de l'Union — l'élit officiellement comme sa candidate tête de liste (Spitzenkandidat) pour mener la campagne des élections européennes. Elle aborde ainsi ce second scrutin avec une légitimité électorale directe au sein de son propre parti, contrairement au parcours de 2019, issu d'un accord conclu à huis clos.
Durant cette période, von der Leyen veille à construire une relation politique solide avec la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni : selon le journal Politico, elle se rend à Rome à deux reprises en 2023, puis une nouvelle fois début 2024 — une démarche que certains analystes interprètent comme relevant d'une stratégie visant à s'assurer la coalition la plus large possible, du centre-droit à une droite plus dure mais relativement modérée, à l'approche du vote sur son second mandat.
Le 18 juillet 2024, le Parlement européen la réélit pour un second mandat de cinq ans, avec 401 voix sur 707 suffrages valablement exprimés, dépassant le seuil minimal requis (360 voix) avec une marge nettement plus confortable qu'en 2019. Cette victoire survient après une progression notable de l'extrême droite lors des élections européennes précédant le vote, faisant de sa réélection un véritable test de sa capacité à bâtir des coalitions transcendant les quatre grandes familles politiques centristes : le Parti populaire européen, les Socialistes et Démocrates, les Libéraux et les Verts. Fait notable, le vote intervint le lendemain même d'un arrêt de justice européen épinglant la Commission pour manque de transparence concernant les contrats d'achat de vaccins anti-Covid-19 durant son premier mandat — sans que cela n'entrave sa victoire.
Plus de six ans après avoir pris la tête de la Commission, Ursula von der Leyen dispose désormais d'une vaste expérience politique, et a exprimé à plusieurs reprises ses inquiétudes face aux intentions de l'extrême droite de « piétiner nos valeurs et détruire l'Europe » — une allusion à peine voilée à des figures comme Marine Le Pen en France, envers laquelle elle n'a jamais caché son manque d'enthousiasme. Cette position revêt pour elle une dimension autant personnelle que politique : elle évoque fréquemment le souvenir de son père, marqué par les ravages de l'après-Seconde Guerre mondiale, et son enfance en Belgique aux côtés de ses six frères et sœurs, où il leur répétait que « l'Europe est extrêmement précieuse » et qu'il fallait « en prendre soin, car c'est tout ce que nous avons » — un sentiment qu'elle affirme partager aujourd'hui avec ses propres sept enfants.
VII. Les combats qu'elle porte : positions et déclarations
L'autonomie européenne face aux mutations de Washington
Face à la montée des signes de fragmentation des alliances transatlantiques, dans le contexte d'une politique étrangère américaine de plus en plus expansionniste sous Donald Trump, Ursula von der Leyen a choisi la tribune du Forum économique mondial de Davos pour aborder frontalement la question de « l'autonomie européenne », estimant que les bouleversements profonds qui secouent l'ordre mondial devaient être appréhendés comme un catalyseur de changement positif plutôt que comme une catastrophe.
« Ces chocs géopolitiques peuvent, et doivent, se transformer en opportunité pour l'Europe... La transformation sismique à laquelle nous assistons aujourd'hui constitue une opportunité, une nécessité même, de bâtir un nouveau modèle d'autonomie européenne. »
Elle a ajouté que ce besoin « n'est pas nouveau et ne constitue pas une réaction aux événements récents, mais une nécessité structurelle qui existe depuis bien plus longtemps ». Si ce n'est pas la première fois qu'elle appelle au renforcement de l'autonomie européenne, son discours de Davos a pris une dimension nouvelle dans le contexte d'une crise exceptionnelle mettant les deux rives de l'Atlantique en confrontation directe.
Gaza et Israël
Ursula von der Leyen a adopté une position de plus en plus ferme concernant la situation humanitaire à Gaza, annonçant son intention d'œuvrer à l'imposition de sanctions contre les ministres israéliens « extrémistes » et de restreindre les relations commerciales en raison de la situation sur place, estimant qu'« une famine provoquée par l'homme ne saurait être utilisée comme arme de guerre ».
« Ce qui se passe à Gaza a ébranlé la conscience du monde. Des personnes sont tuées alors qu'elles mendient de la nourriture. Des mères portent leurs enfants morts dans leurs bras. Ces images sont catastrophiques. Pour les enfants, pour l'humanité, cela doit cesser. »
Les relations avec l'Égypte et le président Abdel Fattah al-Sissi
La relation entre Ursula von der Leyen et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a connu une évolution accélérée, culminant avec l'élévation des relations entre l'Égypte et l'Union européenne au rang de « partenariat stratégique global » en 2024, à travers une série de rencontres et de visites réciproques, dont les plus marquantes furent :
- Rencontre de Brest (France, février 2022) : renforcement du partenariat traditionnel et coopération sur les énergies renouvelables et vertes.
- Visite du Caire (novembre 2023) : répercussions de la crise de Gaza, rejet du déplacement forcé, acheminement de l'aide humanitaire via Rafah et l'aéroport d'El-Arich.
- Sommet égypto-européen du Caire (mars 2024) : élévation officielle au rang de « partenariat stratégique et global », avec un paquet de soutien financier européen.
- Conférence d'investissement égypto-européenne (Le Caire, juin 2024) : inaugurée par Sissi et von der Leyen, pour les investissements privés et les énergies renouvelables.
- Premier sommet UE–Égypte (Bruxelles, octobre 2025) : coopération politique et économique et activation des voies du partenariat.
- Sommet du G7 (Évian, France, juin 2026) : bilan des réformes structurelles égyptiennes et situation à Gaza, au Liban et au Soudan.
Ce partenariat stratégique s'articule autour de trois axes majeurs : l'économie et l'investissement, à travers l'injection de fonds européens destinés à soutenir les programmes de réforme financière égyptienne ; l'énergie et l'environnement, via la coopération sur les projets d'énergie verte, d'hydrogène vert et les initiatives de transition énergétique ; et la sécurité régionale et les migrations, à travers la reconnaissance européenne du rôle central de l'Égypte dans le contrôle des frontières, la lutte contre l'immigration irrégulière et les efforts d'apaisement à Gaza, au Soudan et en Libye.
VIII. Publications
Outre sa carrière politique, Ursula von der Leyen est l'auteure de trois ouvrages : le premier, sa thèse de doctorat en gynécologie-obstétrique ; suivi la même année de son livre « Pourquoi les différentes générations ont besoin les unes des autres » ; puis son troisième ouvrage, « Nous apprenons les uns des autres », publié en 2009.
IX. Les clés de son ascension : une lecture d'ensemble
Plusieurs facteurs conjugués — et non un seul — expliquent l'accession d'Ursula von der Leyen à cette position exceptionnelle :
Un capital politique familial précoce : sa naissance en tant que fille d'un ministre-président régional et ancien haut fonctionnaire européen lui a offert, dès l'enfance, une compréhension intuitive des règles du jeu politique européen et un réseau de relations rarement accessible à un(e) politique ordinaire.
Une capacité d'adaptation et une longévité ministérielle remarquable : quatre portefeuilles ministériels fédéraux successifs, de natures totalement différentes, sur quatorze années consécutives au sein des gouvernements Merkel.
Une aisance linguistique certaine : sa maîtrise fluide de l'allemand, du français et de l'anglais, fruit de son enfance bruxelloise et de ses études londoniennes, lui confère un atout communicationnel rare au sein d'une institution multilingue comme l'Union européenne.
L'image de la « femme active/mère » comme atout politique : son image de mère de sept enfants occupant de hautes fonctions ministérielles a été mobilisée, de manière répétée et délibérée, dans ses campagnes, comme symbole d'un équilibre entre vie professionnelle et vie familiale.
Une flexibilité idéologique calculée : sa capacité à formuler des promesses équilibrées à l'attention de blocs politiques divergents — droite, centre et écologistes — simultanément, afin de s'assurer la coalition électorale la plus large possible, est précisément la compétence qui lui a valu une marge plus confortable lors du second vote, ainsi que sa capacité à tisser des relations pragmatiques même avec des figures de droite comme Meloni, sans pour autant renoncer à affronter frontalement l'extrême droite la plus radicale.
La capacité à transformer les moments de crise en opportunités politiques : l'ensemble de son parcours révèle un schéma récurrent — de l'impasse de son mandat controversé au ministère de la Défense à sa nomination surprise au plus haut poste européen ; d'un arrêt de justice embarrassant sur la transparence à la veille du second vote, à une victoire confortable dans la foulée.
EcoTechAgency — Agence de presse économique et technologique — Série « Portraits » — Par Fady Labib
Pour suivre notre série de portraits des personnalités les plus influentes du monde, abonnez-vous à la newsletter EcoTech Weekly sur Substack.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire